DOSSIER : CABANES ET CABANIERS DES ETANGS DE CAMARGUE, DU LANGUEDOC ET DU ROUSSILLON

 

 

Des cabanes et des hommesCarte des gisements cabaniers
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les cabanes du Beauduc
Cabanes et cabaniers des étangs du Languedoc
les cabanes des pêcheurs du Roussillon
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Les cabanes des pêcheurs du Roussillon 

En Pyrénées-Orientales, dans la plaine côtière du Roussillon, les barracas de senill (terme catalan qui désigne la sagne, le « phragmite commun » qui pousse en abondance au bord des étangs), ont longtemps constitué, pour les pêcheurs qui exerçaient leur métier de manière traditionnelle, entre mer et lagune, à la fois un mode d'habitat et un outil de travail.

Isolées ou regroupées en hameaux, ces barracas dont il existe encore quelques exemples, sont les derniers témoins d'un mode de construction qui était répandu sur tout le littoral sablonneux de la côte méditerranéenne.



Le Barcarès, cabanes de pêcheurs
fonds Robert Bataille


Barracca du Roussillon
Fonds Robert Bataille


Etonnamment modernes par leur principe isothermique, leur adaptation au milieu écologique et leur intégration esthétique à leur environnement, les barracas répondaient parfaitement à leur fonction originelle d'habitat-outil de travail, tant les pêcheurs les considéraient comme le prolongement naturel à terre de leurs bateaux.

 

Un mode d'habitat ancien et saisonnier 

Les activités halieutiques autour de l'étang de Salses sont attestées depuis le néolithique. L'utilisation du roseau, notamment dans les toitures de l'habitat du pourtour méditerranéen, remonte au moins au Ve siècle avant J-C.

Les cabanes en roseaux et en joncs n'étaient pas limitées aux Pyrénées-Orientales : dès le Moyen-âge et jusqu'au XIX ème siècle, leur présence est largement signalée sur tout le littoral languedocien et catalan.

Ainsi, près d'Aigues-Mortes, où elles ont toutes disparu aujourd'hui, leur présence est attestée par une description de 1839 et par une gravure dans Les voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France de C. Nodier, J. Taylor et A. Cailleux. Dans les années 1840-1850, il y en avait également non loin de Palavas, à l'embouchure du Lez ; en témoigne un tableau de Gustave Courbet, Souvenirs de Les Cabanes (1854).


Tour de Constance à Aigues-Mortes, par M. T Boys."
pl.297 ter, in " Voyages pittoresques et romantiques dans
l'ancienne France
" ; Paris : 1833-1836, 4 vol. in folio
Photo J.-C. Jacques © Inventaire général, ADAGP, 1995

 

C'était un type d'habitat généralement saisonnier : Les barracas côté mer étaient utilisées pendant l'été, et côté étang, pendant l'hiver. Les pêcheurs y passaient la semaine, ne rentrant au village que le dimanche.

Aujourd'hui, ils n'y passent plus que la journée, ou les fins de semaine. Quelques uns y rangent encore leur matériel ( trabaques, crocs, filets, voiles de bettes ).

Autrefois liée à des pratiques traditionnelles, la barraca est désormais devenue essentiellement un lieu de détente et de convivialité. On y vient surtout le dimanche, en famille ou entre amis, boire un verre de vin ou manger la bulinada , le plat traditionnel à base d'anguilles bouillies. 

 

Matériaux et construction

  • Les matériaux

A l'origine, les barracas étaient auto-construites avec des matériaux tirés du milieu naturel, car cet habitat, par essence précaire, devait être peu coûteux, et les pêcheurs utilisaient ce qu'ils trouvaient sur place, à portée de main.

•  Les senills  ( arundo phragmite, roseau commun des marais, sagne ) : On choisit de préférence des pousses de l'année, qui sont fauchées à la fin de l'été, quand les feuilles sont épaisses. Assemblés en fagots et rapportés en barque à l'endroit de construction, ils mis à sécher pendant plus d'un mois.

•  Les canyas ( arundo donax , canne de Provence,)  : devant être assez gros et longs, les roseaux sont coupés quand ils ont trois ou quatre ans, de préférence en hiver et à la lune vieille, pour assurer une meilleure conservation et une plus grande longévité.


Séchage des canyas
Fonds Robert Bataille

•  Les matériaux de récupération : si les pêcheurs les plus aisés se fournissaient à la coopérative agricole du village en bois de châtaignier imputrescible, on utilisait en général pour la charpente, des vieux mâts de barque catalane, des pièces de quille, des bordés, ou, dans un passé plus récent, des poteaux électriques téléphoniques, ou des traverses de chemin de fer ; les bois flottés ramassés au bord de l'étang, de la mer ou près des embouchures de rivière servaient à l'ossature. Et quand les matériaux naturels se sont raréfiés, carton goudronné, bidons déroulés, la tôle ondulée… leur ont été substitués.

  • Les différents types de barracas

 Deux types dominent :

•  La barraca ovale à deux absides  : C'est la plus classique. Elle est appelée à coquilla. Son aspect extérieur évoque celui d'une coque de bateau retournée. Témoigne de cette identification à l'embarcation, le vocabulaire emprunté à la charpente maritime qui décrit les éléments la composant, comme par exemple : la carena , poutre de faîtage, reposant sur deux mâts, als puntal , fichés dans le sol (en Catalan, puntal signifie « creux de la coque).

Ecorchés de barraca ovale
croquis de Robert Bataille
Ecorchés de barraca rectangulaire
croquis de Robert Bataille


•  La barraca rectangulaire  : moins aérodynamique que la première, sa coupe verticale ne présente pas la triangulation que constituent les absides. Les petits côtés du rectangle font façades verticales avec pignon. Devant être plus longue, la carena est souvent composée de plusieurs longueurs raboutées et quatre mâts la soutiennent.

Un troisième type, hybride, ne présentant qu'une seule abside semi-circulaire côté au vent, a existé, mais n'est plus représenté aujourd'hui.

  • Constantes architecturales

 L'emprise au sol de la barraca est délimitée par une rangée de pieux, de 1,70 à 1,80 m de hauteur, appelée la piquetade dont la partie enterrée est goudronnée. Deux piquets, plus gros, délimitent l'emplacement de la porte.

Le sommet de la piquetade est relié par une ceinture sablière de perches horizontales. Une fois posée la carena et sa charpente, on fixe sur tout l'ensemble un clayonnage horizontal de canyes.

La couverture

Les senills rassemblés en bottes d'une trentaine de centimètres d'épaisseur sont alors fixés sur le clayonnage. Le recouvrement commence toujours par le Nord-Ouest et par le bas afin de protéger la partie sud-est de la barraca plus souvent exposée à la pluie apportée par le vent marin, et d'assurer un meilleur écoulement de l'eau.

La première rangée de senills est disposée pieds en terre, dans une petite tranchée, les couches suivantes superposées, la tête vers bas. Cette couverture est cousue au clayonnage avec du fil de fer, si possible galvanisé, au moyen d'une longue aiguille de fer ou de tamaris. Côté extérieur, des faisceaux constitués de trois ou quatre tiges de canyas cerclent horizontalement la couverture de senills. Posée en trois couches successives, cette couverture est refaite tous les trois ou quatre ans. Elle offre d'excellentes qualités isothermiques : par temps sec, les roseaux se contractent, assurant ainsi la ventilation de la barraca , et par temps de pluie, ils gonflent, lui offrant ainsi une parfaite étanchéité.

L'orientation

La barraca est toujours orientée comme un bateau au mouillage, dans la direction des deux vents dominants, tramontane et vent marin, diamétralement opposés : W.N.W. / E.S.E.

Les ouvertures

Traditionnellement, la seule ouverture est la porte à deux vantaux ménagée sur la façade sud-ouest, mais les barraques rectangulaires sont souvent pourvues, sur leurs petites façades, d'une fenêtre de la dimension d'une caisse d'abricots, garnie d'une moustiquaire et d'un mantelet de sabord.

L'aménagement intérieur

L'intérieur de la barraca est généralement divisé en trois pièces séparées par des cloisons transversales faites, souvent, d'un treillage de canyas, de simples rideaux de toile servant de portières.

La pièce centrale sert de cuisine et pour le stockage alimentaire. A l'origine, un petit foyer était aménagé à même le sol au milieu de la pièce, et la fumée s'échappait par le vantail supérieur de la porte. Après la dernière guerre, des cheminées maçonnées ont été installées contre la cloison nord-ouest.

En règle générale, la pièce sud-est sert de chambre aux parents, et la pièce nord-ouest est réservée aux enfants et aux rangements de matériel.

L'aménagement des abords 

La barraca s'inscrit en étroite relation avec son environnement :

•  la trinxeille (levée d'algues) : l'orientation NW .SE des barracas et leur forme aérodynamique provoquant un écoulement laminaire des vents le long de la carène, le bas de la structure est parfois protégé par une levée pouvant dépasser un mètre de hauteur. Cette levée est constituée d'une piquetade plantée à environ un mètre des murs et sur laquelle sont entrelacés des branches de tamarins. Le vide est ensuite rempli de sable coquiller mêlé à des algues.

•  le puits  : situé en général en contrebas de la barraca , il est souvent commun à plusieurs familles. Lorsque l'eau est saumâtre, elle ne sert qu'à la cuisine. L'eau potable est alors apportée du village ou des mas avoisinants, dans des bonbonnes de verre ou des jarres.

•  le répar et l'ombrère  : côté nord-ouest, une haute palissade de canyes ( répar), longue de quatre à cinq pas, est construite perpendiculairement à la barraca pour protéger de la tramontane. Parfois, un toit en auvent ( ombrère ) la complète, qui abrite du soleil.

•  l'estranadou   : alignements de perches fixées horizontalement sur des piquets et sur lesquels les filets étaient mis à sècher après teinture.

•  l'encanyssat   : clôture de joncs cernant l'ensemble de la barraca, ou abritant parfois un petit jardin potager


Encanyssat au quartier du Maroc - vers 1905
fonds Robert Bataille

•  l'agulha  : petit port artificiel permettant de laisser les bettes à flots, amarrées à l'estacade de l'abri. Un petit débarcadère en planches complétait parfois ces mini installations portuaires, souvent communes à plusieurs barraques.


Agulha et barraca à la Font dal Port
fonds Robert Bataille

Certaines espèces végétales sont toujours associées à la barraca : l' Arroche ( arns d'Afrique ) qui sert à fixer les levées d'algues autour de la barraca et offre une barrière supplémentaire contre le vent, le tamaris dont le maigre feuillage ménage des zones d'ombre légères et dont le bois sert pour le feu car il brûle sans éclater, et le figuier,, symbole de convivialité et de vie.

 

 La barraca de la famille André Canal

Située sur la commune du Barcarès, au lieu dit la Coudalère, en bordure de l'étang de Salses, au sein d'un groupe qui fut relativement important et dont elle est la plus ancienne et la plus authentique, cette barraca est implantée sur le domaine public maritime.


La Coudalère - Barraca de la famille André Canal
photo Robert Bataille

 

  • La famille Canal : pêcheurs de père en fils

Dans la famille Canal, on pêche de père et en fils, et cela depuis plusieurs générations, comme l'attestent les archives de l'Amirauté de Collioure : « Le 3 décembre 1774 : « les fils de P.Canal et de F. Ferrer… s'en furent bien avant dans l'étang pour y pêcher malgré le mauvais temps… Mais la barque doit être abandonnée dans l'étang après que les dits s'en furent sur d'autres barques ».

A la fin du XIXe siècle, les Canal sont aisés. Ils possèdent plusieurs maisons au Barcarès, et pour eux, la construction d'une nouvelle barraca à l'étang est considérée comme celle d'un nouveau bateau. C'est un outil de travail, et une résidence secondaire de travail qui s'inscrit dans le cycle binaire de l'activité halieutique locale : en été, la pêche en mer, principalement au sardinal , et en hiver, la pêche en étang.

 

  • La construction de la barraca aux environs de 1919

A la fin des années 1910, le jeune André Canal (1891-1932), dit Andrenot, habite avec son épouse, le premier étage de la maison de son père au Barcarès. A l'étang, il n'entend pas partager la barraca paternelle, et s'il n'a pas besoin d'une barraca qui lui tiendrait lieu d'habitation principale – comme c'est le cas de beaucoup d'autres pêcheurs – sa construction est un moyen d'affirmer sa maturité vis-à-vis de son père. Il en va de même professionnellement car il peut acquérir à moindre frais son matériel de pêche en étang qui lui garantira son indépendance, alors qu'à la mer il est embarqué sur la barque catalane de son père, le Friedland .

Andrénot choisit de construire une barraca ovale à deux absides semi-circulaires, le modèle le plus traditionnel. Les deux mats semblent être des troncs de bois flottés probablement ramassés sur la plage côté mer, et transportés par charrette à la Coudalère. C'est avec son père, qu'il va chercher en bette les senills, à l'ouest de l'étang, au lieu-dit «  la Sanye  », entre Saint-Hippolyte et Salses.

Dans un premier temps, le feu est aménagé au centre de la pièce comme le veut la tradition. Peu après, sur les instances de son épouse, Andrénot cimente le sol, laissant le foyer creusé au centre de la pièce et fabrique, avec des planches, un lit clos surélevé, pourvu d'un matelas d'algues. Enfin, à l'occasion d'un renouvellement de la couverture de senills, il construit une cheminée maçonnée en brique et en plâtre.


Aménagement intérieur de la barraca Canal
croquis de Robert Bataille

C'était aux environs de 1925, et sa fille, Anne, qui devait alors avoir six ans, n'a jamais oublié sa fierté d'avoir une barraca plus « civilisée » que les autres, tout en senills dorés et avec une cheminée «comme à la maison ». 

  • La vie à la barraca

La famille Canal partait le lundi matin à la Coudalère pour y rester jusqu'au vendredi soir. Il fallait un peu plus d'une heure pour atteindre la barraca , d'abord à pied, puis avec le cassou pour contourner la pointe caillouteuse de la Coudalère. On emportait toutes les provisions nécessaires : pommes de terre, vin, fil à raccommoder, etc. Il y avait aussi de la viande, mais peu, car le produit de la pêche (anguilles et poissons) assurait la base de l'alimentation : bulinada, et coubeils (poissons ou anguilles fumés, fichés sur un ast, sorte de pique calée presque verticalement au-dessus du feu dans la fumée). L'eau de cuisine était tirée d'un puits, vaguement saumâtre. L'eau potable, transportée en bette, venait soit du Mas de l'Ille soit du lieu dit «  la Font d'al Port ».

Jusqu'à l'âge d'être scolarisés et pendant les vacances, les enfants viennent à l'étang. Quand ils commencent à aller à l'école, ils habitent au village, chez leur grand-mère, sauf le jeudi où ils sont à la barraca . Le lit clos, au matelas d'algues, au dessus des filets, dans l'abside sud-est leur est réservé, tandis que les parents dorment dans l'abside ouest, derrière la cheminée, sur un lit de fer qu'Andrenot a tenu à installer pour sa femme.

Pendant la saison d'été, Andrenot pêche souvent la nuit, au rythme du sardinal. Il a fait construire le Vigilant , puis acheté le Jean Bart . L'automne venu, la pêche à l'étang commençait : anguilles, muges, loups, soles...


Le Vigilant est le bateau à l'extrème gauche
Fonds Robert Bataille

Comme toutes les femmes de pêcheurs, Pauline, l'épouse d'André Canal s'occupe de la cuisine, fait la vaisselle au bord de l'étang avec une poignée d'algues.

Elle répare également les filets pendant ses moments libres, mais sa tâche principale est de transporter et de vendre la pêche. C'est elle qui assure ainsi le lien avec le village.


Le Barcarès - femmes de pêcheurs raccommodant des filets
fonds Robert Bataille

Alors que les hommes pêchaient à l'étang sur des bettes , les femmes disposaient des cassous transporter les poissons. Certaines d'entre elles ne sachant pas nager et craignant de mener un cassou seules, le plus souvent elles faisaient le voyage à deux ou à trois.

André Canal meurt en 1932 dans la maison familiale. Sa veuve a 36 ans. Elle vend le Jean Bart mais garde le Vigilant , bateau emblématique de la famille, qu'elle confiera à Jean Roses dit « le Passot ». Pauline Canal, qui n'a jamais aimé vivre à la barraca , se lance avec succès dans la fabrication et la vente de filets au rez-de-chaussée de la maison de son beau-père.

  • La seconde vie de la barraca d'Andrénot 

André, le fils, n'a que 15 à la mort de son père. Trop jeune pour commander, il embarque l'été sur le Vigilant , et reçoit à son tour le surnom de « l'Andrénot ». En hiver, il retourne à l'étang, où il est pris en charge par son oncle paternel Aimé. Il habite parfois à la barraca et contribue à son entretien.

A la fin des années 1930, il épouse Paulette Roses, la fille du « Passot », le patron du Vigilant dont il a hérité entre temps.

Le temps de la guerre 

Le 12 novembre 1942, les Allemands occupent le Barcarès et font creuser un chenal le long du chemin de la brèche, large de 20 mètre et profond de 3 mètres, destiné à bloquer à d'éventuels chars l'accès vers le nord. Ils incendient les barracas du lieu-dit « le Maroc », au nord du village et font sauter le pont du Grau St Ange sur la route du lido. Le village fut même évacué de février à août 1944 par crainte du débarquement.


Les barracas du quartier du "Maroc" - Le Barcarès
Fonds Robert Bataille


Après la guerre 

Lorsque la vie reprend en 1945, beaucoup de choses ont changé. En mer, la pêche au sardinal est suplantée peu à peu par la pêche au lamparo . A l'étang, Andrénot a gardé la bette « grosse » Aube , la bette « petite » vigilant I et le cassou Vigilant II .

En hiver, il y reprend la pêche, comme avant, mais le chenal creusé par les Allemands oblige désormais à traverser en barque du casot d'en barratot à Coudalère.

Le Pont du Grau est bientôt reconstruit. Le lundi matin et le vendredi soir, on va désormais à la Coudalère avec une mule et en jardinière en passant par le lido et le mas de l'Ile. Dans les années 1950 un essai de riziculture a lieu près du mas de l'Ille : c'est un échec mais il en restera quelques forages de puits artésiens où les pêcheurs de Coudalère viennent puiser leur eau douce, transportant les bonbonnes sur la « jardinière ».

Bientôt, le poissonnier vient en camionnette jusqu'aux barraques. Paulette garde les enfants à la maison et reste plus souvent au Barcarès. Andrénot rentre chaque soir, d'abord en vélo, puis en 2 CV.

Ce changement de vie n'est pas sans incidence sur le travail. Désormais, pour éviter le vol des filets, la rouscle (teinture des filets de coton dans une décoction d'écorces de pin)ne se fait plus à l'extérieur, mais dans la barraca , où une pile en ciment (plan d'égouttage rectangulaire bordé d'un rebard) est creusée et cimentée, à gauche de la porte. Andrénot transforme le lit clos des enfants en remise à filets. Le dessous du lit servira au stockage des souches et sarments pour le feu. Pour augmenter son espace de rangement, il rajoute un plancher à mi-niveau de la hauteur, sur la partie gauche de l'abside S.E..

Si ce n'est pour quelques boullinades de jours de fête, la famille ne vient plus à la barraca .

En Octobre 1988, Andrénot décède d'une crise cardiaque.

Depuis 1994, la barraca fait l'objet d'une protection au titre des Monuments Historiques


Un habitat menacé

Habitats temporaires et précaires, les barracas du Roussillon sont particulièrement menacées. En 1957, on en dénombrait encore plus de 130, entre Leucate et Argelès. Suite à l'aménagement du littoral engagé depuis les années 1960 qui entraîna la destruction de plusieurs villages de cabanes, et au développement de la grande pêche, il n'en subsiste plus aujourd'hui que quelques exemples autour de l'étang de Salses, et au Barcarès.

Le problème récurrent des barracas vient toujours du statut foncier, car pour la plupart, elles sont installées sur le Domaine Public Maritime et les pêcheurs ne sont jamais propriétaires du sol.

  • Bref historique 

•  1691  : Ordonnance royale de Colbert autorisant des constructions légères sur terrain maritime pour les besoins de la pêche.

•  1928  : Arrêté préfectoral à concession temporaire qui autorise l'installation d'une tente ou d'une cabane sur le Domaine Public Maritime pendant la saison de pêche.

•  1960  : Arrêté préfectoral interdisant  « ces baraquements faits généralement de roseaux… considérant que la prolifération de tel taudis compromet gravement l'esthétique des plages »

•  1961  : l'aménagement du littoral entraîne la d estruction des villages de cabanes à St Cyprien et Port Barcarès. G. Candilis, architecte en chef de l'aménagement de Port Barcarès, déclarera plus tard « … Il s'agissait de transformer entièrement un site sans caractère, un désert amorphe… » ( L'édition spéciale Port-Barcarès , 1970)

•  1976  : Le Bourdigou (commune de Sainte Marie de la Mer), village de 450 barracas en senill et cabanes en planches incarne la résistance des cabaniers. Un arrêté d'insalubrité est pris suivi d'expulsions et de condamnations des familles par le tribunal pour occupation sans titre des terrains. Un comité de défense se crée et une paillote symbolique est construite. La dernière baraque, celle de Galdric, le « maire » du Bourdigou sera détruite au bulldozer après sa mort, en 1983.


Barraca de Galdric - Le Bourdigou - 1965
Fonds Robert Bataille

Le directeur de la Mission Interministérielle de l'Aménagement du Littoral déclarera dans l'hebdomadaire « Sud » : «  Il ne faut pas considérer l'aspect sociologique de la baraquette. Dans ce domaine, on se laisse aller à des fantaisies qui n'ont rien à voir avec la réalité. Il faut assainir tout cela. Nous devons améliorer l'image de marque du littoral pour l'ouvrir au tourisme international  » (cité dans Libération, 26 novembre 1976).

  • La protection des barracas

•  1978  : Première tentative de protéger quelques cabanes : La Commission Supérieure des Monuments Historiques examine le dossier.

•  1994  : Sur la base de l'étude de Robert Bataille-Barragué, L'habitat en roseau traditionnel – Les barraques de sanills des pêcheurs roussillonnais , initiée par la DRAC Languedoc-Roussillon dans le cadre d'un programme de recherche interrégional sur le patrimoine maritime et lagunaire, deux baraques sont proposées à l'inscription à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques  :

- La barraca de la famille André Canal, sur la commune du Barcarès, au lieu-dit La Coudalère)

- La barraca de la famille Cabrol, sur la commune de Salses

L'arrêté d'inscription repose sur la filiation attestée par la recherche archéologique entre cet habitat en sagnes et l'habitat néolithique du littoral, l'intérêt ethnologique de cet habitat lié à la pratique de la pêche en étang et sur la fragile représentativité de cet habitat réduit aujourd'hui à quelques rares exceptions.

En l'espace de 30 ans, l'image de la baraque a changé de manière radicale. Détruite au nom des impératifs touristico-économiques et d'une sorte d'hygiénisme social et urbanistique dans les années 1970, elle a été réhabilitée symboliquement par le classement Monuments Historiques, le plus haut degré de légitimation patrimoniale… Même s'il peut paraître paradoxal de protéger de l'architecture éphémère.

Cette réhabilitation symbolique est également perceptible dans le modèle architectural qu'elle offre désormais puisque les maires du littoral des Pyrénées-Orientales qui détruisirent à coup de bulldozer ont reconstruit des « villages de pêcheurs » à usage d'estivants Nord Européens, pastiches dérisoires des barracas de senill authentiques.

 

(Article rédigé à partir du rapport de Robert Bataille-Barragué  :
L'habitat en roseau traditionnel – Les barraques de sanills des pêcheurs roussillonnais
)

   

Christian Jacquelin

Agnès Rotschi