DOSSIER : CABANES ET CABANIERS DES ETANGS DE CAMARGUE, DU LANGUEDOC ET DU ROUSSILLON

 

 

Des cabanes et des hommesCarte des gisements cabaniers
Présentation du dossier
les cabanes du Beauduc
Cabanes et cabaniers des étangs du Languedoc
les cabanes des pêcheurs du Roussillon
LEXIQUE
Ressources
Crédits

Cabanes et cabaniers
des étangs du Languedoc


Le Graud-du-Roi, étang de la Marette : séchage des filets sur l'eau
photo : Michel Descossy

 

Etangs de l'Or, de Pierre Blanche, de Pérols, du Prevost, ou de Thau…, le lido languedocien est comme ourlé par une succession d'étangs entre mer et garrigue, mêlant étroitement le ciel, l'eau et la terre, constituant un milieu très riche tant sur le plan de la faune que de la flore : zone refuge pour les oiseaux –canards, foulques, mouettes, goélands, cormorans, sternes, échassiers. Il abrite de nombreux crustacés et mollusques et sert également de nourricier pour certaines espèces de poissons comme les anguilles et les daurades qui pénètrent par les " graus ".

Sur les zones humides qui le bordent croît une végétation particulière : roselières dans les marais, touffes de salicornes et de saladelles sur les terrains inondables appelés "sansouïres".

La présence de l'homme est attestée près des étangs languedociens dès la fin du néolithique ; il y a développé une culture particulière que l'on peut qualifier de "culture lagunaire". Habitat, savoirs, techniques, sociabilité, nombreuses sont les marques identitaires spécifiques des "communautés des étangs".


  Cabanes de Lunel, étang de l'Or : canalette
photo : Michel Descossy

De la cabane à la villa

Mas, cabanes, mazets, barracas, cabanons, oustalouns, résidence professionnelles, secondaires ou principales… L'architecture cabanière échappe au modèle, à la typologie : néolacustre et adaptée au milieu avec ses pilotis enfoncés dans la canalette, vernaculaire et précaire avec les éléments naturels (sagnes, sanhils) qui parfois l'habillent, "garbage housing" et auto-construite dans le bricolage poétique de matériaux récupérés ou détournés, -bois passé au coaltar, carton goudronné SNCF, bidon déroulé-, prépavillonnaire avec cette tendance insidieuse du béton à se développer et à imposer son hégémonie…



Le Grau du Roi : cabanon de pêcheur en planches, tôles ondulées et canisses
photo : Michel Descossy


Cabanes de Lunel : paroi en tôle de bidon déroulé
photo : Michel Descossy

Il est d'usage pour les administrations évoquant les cabanes des bords d'étang ou du littoral d'utiliser le terme "cabanisation". Ce glissement terminologique n'est pas neutre et retient exclusivement la dimension négative du phénomène : celle d'une urbanisation sauvage, créatrice de nuisances…

En fait, ce n'est pas la "cabanisation" qu'il faut redouter et combattre mais bien la "décabanisation", c'est-à-dire la transformation des cabanes en villas par remplacement des matériaux (cairons et béton omniprésents en lieu et place des matériaux recyclés), changement de fonction (occupation permanente) et appropriation privative de l'espace (murs, clôtures). C'est en quelque sorte l'esprit des cabanes qui disparaît pour céder la place à des lotissements anonymes et médiocres.

 

Négafols et partègues

Prolongement indispensable des cabanes, les bateaux sont adaptés aux eaux peu profondes des étangs : négafols à fond plat mûs à la " partègue ", " rebalaïres " reconnaissables à leurs pointes moins relevées que l'on déplace silencieusement dans les canalettes à l'aide du " rouquet ", gabions pour la chasse au gibier d'eau, barquets à rames ou à moteur. Chacune de ces embarcations a une fonction précise dans les pratiques de pêche ou de chasse.

Lignes calées ou traînées, globes et ganguis dans les caneaux ; filets fixes : capéchade, brandines, triangles, filets maillants ou tremails dans les étangs, les engins de pêche sont nombreux, et les techniques halieutiques autant que cynégétiques mises en œuvre supposent un ensemble de savoirs et une intimité profonde avec le milieu : connaissance de la météo, des vents, des déplacements des poissons ou des habitudes du gibier, et plus largement des cycles biologiques de l'étang sur lesquels les chasseurs et les pêcheurs rythment leur vie.


Villeneuve-les-Maguelone -
séchage des verveux de "capéchade"
photo : Michel Descossy


Le monde de l'entre deux

Ici règne l'entre deux : terre et eau se confondent dans la sansouïre , les poissons d'eau douce et les poissons de mer cohabitent dans la canalette plus ou moins saumâtre, la foulque, gibier d'eau prisé, se pèle comme une anguille, a parfois "goût à poisson" et peut se consommer dit-on le vendredi saint. Cette ambivalence de la nature a du se transmettre au domaine du droit comme en témoigne le statut un peu flou des cabanes -un habitat précaire qui dure-, mais les cabaniers, "réboussiés" par principe, s'accommodent assez bien de ce jeu avec la loi qui est là pour être transgressée ou détournée.


Cabanes de Lansargues : "la mairie annexe"
photo : Michel Descossy

L'esprit cabanier qu'a si bien décrit Gaston Baissette dans " L'Etang de l'Or " se manifeste également dans un rapport au temps particulier -la sieste et la pétanque considérées comme des beaux arts- ou dans l'inversion et la dérision du monde. Les surnoms et sobriquets parfois apposés sur les cabanes en témoignent: "L'Espoungue" au Salaison, la "Mairie annexe" sur un "cagadou" à Lansargues, "La Préfecture" à Marsillargues.

On serait tenté de faire l'éloge de la précarité qui menace et stimule à la fois en permettant d'échapper aux codes. En ce sens, les cabanes des étangs apparaissent comme les derniers lieux de résistance à la norme.


Villeneuve-les-Maguelone - fabrication de l'aïoli
photo : Michel Descossy

 

…" Mais ceux-là, dis-je, en montrant les cabaniers dépenaillés qui s'étaient réunis autour de l'absinthe, sous une tonnelle. Il s'arrêta d'aiguiser la faux, regarda dans leur direction, puis il dit : - Ceux-là, c'est le luxe ".

Gaston Baissette – L'Étang de l'Or - 1946

 

Les cabanes de Lansargues


Cabanes de Lansargues
photo : Christian Jacquelin

La commune de Lansargues, comme bien d‘autres communes voisines possède de nombreuses cabanes qui témoignent d'une activité importante autour de l'étang de l'Or et des marais avoisinants.

Appelées également cabanes de Gascon, elles sont situées à quatre kilomètres au sud du village et sont implantées de part et d'autre du canal de Lansargues, à quelques centaines de mètres de l'étang. On y parvient par trois chemins de terre dont l'un,sur la rive gauche, emprunte une digue de protection construite récemment, les deux autres longent le canal de chaque côté.

Se rendre aux cabanes, c'est pénétrer dans un autre monde où il est nécessaire de franchir les barrières naturelles que constituent encore les marais.

On s'y déplaçait autrefois avec une carriole attelée ; aujourd'hui, les voitures peuvent accéder, mais les pluies, lorsqu'elles sont abondantes, transforment rapidement les chemins en bourbier.

On dénombre trente-deux cabanes :
Les plus anciennes – quatorze – situées pour la plupart sur la rive droite, ont été réalisées au début du siècle.

Leurs matériaux et leur architecture les distinguent des autres cabanes. Construites le plus souvent en pierres, elles comportent en général un étage. Le rez-de-chaussée, autrefois utilisé pour mettre le cheval à l'abri, était également destiné à entreposer le matériel de chasse et de pêche, l'étage étant réservé à l'habitation.


Cabanes de Lansargues : au premier plan,
mat supportant la croix camarguaise ornée de tridets
photo : Michel Descossy

A l'inverse des autres cabanes, les terrains sur lesquels elles sont édifiées appartiennent à des propriétaires privés.

En aval, plus près de l'étang, sur le franc bord du canal, et sur du terrain communal, sept autres cabanes, construites dans les années 1920 à 1960, ont été réalisées en planches et sur pilotis. Elles sont plus facilement accessibles en barque que par le sentier qui longe le canal et le marais.

En amont, rive gauche, sur un autre terrain communal, neuf autres cabanes ont été construites dans les années 1960. Avec les grands travaux d'assainissement engagés au début des années 1970, les rivières la Viredonne et le Bardian qui se jetaient dans les marais ont été déviées vers le canal de Lansargues dont le tracé a été modifié et déplacé de 10 mètres environ vers la droite. Les cabanes situées sur ce nouveau tracé ont du être alors démolies ou transportées à proximité.

Ces cabanes, dont certaines sont en copropriété, invitent particulièrement à la détente, et de nombreux espaces extérieurs sont aménagés, équipés de tables, chaises et barbecue.

La plupart des cabanes, à l'exception de celles situées sur les propriétés privées, sont construites avec des matériaux de récupération : planches, tôles, bidons…

L'intérieur est le plus souvent aménagé sommairement avec du mobilier de réforme dont les cabaniers n'ont plus l'utilité dans leur résidence principale.

Les activités aux cabanes

Les cabanes sont liées principalement à l'activité de la chasse et plus accessoirement à celle de la pêche. Utilisées pour stocker le matériel ( négafol , appelants…), elles permettent également de demeurer sur place, afin d'investir pleinement l'étang et les marais qui constituent un espace propice à ces activités.

La chasse

Les canards et les foulques constituent le gibier le plus couramment chassé bien qu'il soit de plus en plus rare.

De nombreuses cabanes situées au bord de l'eau sont équipées d'un abri pour le négafol ainsi qu'un enclos grillagé, où les « appelants » sont enfermés en période de chasse.

La pêche

Aux cabanes, la pêche pratiquée est réalisée à l'aide du monta-leva . Les anguilles sont très prisées, mais les jols, les muges et les carpes sont également très appréciées.

Le dernier fermage de pêche établi par la Mairie date de 1965.

Autres loisirs

Le traditionnel repas d'ouverture de la chasse est le plus souvent réservé aux hommes. Cependant, les occasions de fêtes en famille, mais aussi entre voisins et amis, sont fréquentes. Cette sociabilité est particulièrement active dans la zone des cabanes les plus récentes, où la moyenne d'âge des cabaniers varie entre quarante et cinquante ans. Elle a, par contre, pratiquement disparu dans la zone des cabanes en « dur » où les propriétaires plus âgés sont moins présents.

Si depuis le début du siècle, les lieux de vie au sein des cabanes se sont progressivement déplacés, les cabaniers de Lansargues s'accommodent toujours de leurs modestes conditions et vont même jusqu'à les revendiquer. Maintenir un accès difficile est, pour eux, une façon de préserver leur tranquillité.

Transport d'eau potable, installations sanitaires de fortune, éclairage fourni par des batteries ou des groupes électrogènes sont, à leurs yeux, un gage de conserver cet espace de liberté.

 

Une vie de cabanier


Joseph Cellet
Photo : Michel Descossy

A un vol de foulque des pyramides et des marinas de la Grande Motte, cerné par les roselières et les marais, Joseph Cellet vit sa vie de cabanier au rythme des saisons de l'Etang de l'Or parmi les ragondins et les aigrettes, avec ses chats, ses chiens et ses amis chasseurs qui viennent lui rendre visite

Il faut laisser sans regret la route de la mer aux automobilistes pressés, passer le pont du Lièvre, emprunter le chemin des Rajols, longer les cabanes qui se transforment irrémédiablement en pavillons de cairons et aller tout au bout d'un chemin autrefois peu praticable. Joseph est là, sifflotant sempiternellement le même air, fidèle gardien des bicoques, des négafols et des gabions , sa casquette de marin comme vissée sur la tête avec sa bouille ronde et colorée fendue d'un large sourire, illuminée par deux yeux qui pétillent.

"J'ai perdu mes parents très jeune que j'avais deux ans, mon oncle n'a pas voulu que j'aille à l'orphelinat et avec ma tante ils m'ont élevé… Ils habitaient à Aigues Mortes. Je suis allé à l'école là bas, et à 13 ans et j'ai débuté de travailler. J'ai appris mon métier de charpentier de marine … Ouh , il fallait s'y faire, hein ! J'ai reçu plus de quatre coups de manche de marteau dans le coude : tu tenais la varlope de travers et le patron par derrière, pan ! ça faisait une étincelle, ça mettait en place, eh oui… C'était au rabot, à la varlope, à la scie, pouh ! Ciseau, bédane pour faire les mortaises pour les mâtures de bateau, pour dégrossir le bois… C'était chez Pfister, on fabriquait les bateaux pour la chasse et après on fabriquait les bateaux de pêche, les bateaux bœufs parce qu'ils marchaient par deux, comme la charrue et tiraient le filet et puis il y avait les mourres de porc… Puis après on a monté des bateaux de luxe, des Tahitis… J'ai fini dans une menuiserie à Lunel que je me suis perfectionné, je faisais des portes, des fenêtres, un peu de tout… "

 

" Je prends la vie comme elle vient …"

Comme sorti du roman de Gaston Baissette, cet ancien charpentier de marine, ultime cabanier devenu marginal à force d'authenticité, s'est forgé une solide philosophie de la vie où le bricolage comme art, la précarité comme permanence et le rapport fataliste au temps qui passe et au temps qu'il fait sont devenus des principes existentiels.

 

"Ça peut toujours servir…"

Elément premier de la culture lagunaire, sa cabane relève d'une poétique de l'enchevêtrement et de l'accumulation. Construite sur le principe primordial de la récupération, elle est principalement constituée de planches de bois, de tôles ondulées, de palettes et abrite dans un dédale de passages couverts un invraisemblable bric-à-brac d'objets hétéroclites qui peuvent toujours servir.

 

L'intérieur est du même tabac : un canapé lit fait face à une " télé à mazout " branchée directement sur un générateur diesel pour le feuilleton, à l'heure de la sieste. Dans la pénombre on distingue sur les murs, les règlements de l'A.C.M., société de chasse locale, une photo de Fonfonne Guillerme figure emblématique de la tauromachie camarguaise, un portrait de Joseph, pipe au bec, peint par un artiste local, un tableau naïf représentant une sapine sur le canal à Lunel, un calendrier des PTT de l'année précédente. Une table encombrée d'assiettes sales, de cadavres de bouteilles et des reliefs d'un repas de vieux garçon occupe le centre de la pièce principale.

 


Appontement de la cabanes de Joseph
Photo : Christian Jacquelin

 

"Attraper le muge…"

Quotidiennement, Joseph descend son «  globe  » dans le canal de Lunel qui passe devant sa terrasse ; un ingénieux système de mâts, cordes, poulies et moulinet permet la manœuvre. Une vingtaine de chats attendent, fébriles, la remontée du filet qui s'effectue après deux à trois minutes d'attente pour capturer " les poissons qui passent ". Les proies captives –carpes, muges, jòls, parfois anguilles- tressautant au milieu du filet sont ramenées à l'aide du "salabre", épuisette munie d'un long manche et aussitôt dévorées par la meute de matous.

" J'ai l'air de la mer qui descend de la montagne… "

Offrir un café aux chasseurs qui reviennent au petit jour, fabriquer une " partègue ", lancer le groupe, donner un coup de main au voisin, théoriser sur les bienfaits de l'huile de vidange pour le traitement des bois et des planches et la journée s'écoule scandée par des gestes de sociabilité et par ces petites activités quotidiennes qui viennent meubler une solitude acceptée mais bien réelle.

Né entre les deux guerres, Joseph vient aux cabanes de Marsillargues depuis soixante ans et y vit en familiarité avec le milieu dans le paysage changeant des marais dominé au loin par le Pic Saint Loup et prolongé au devant par le ciel qui descend jusqu'à la mer. Fin connaisseur de la lagune, de ses rythmes et de sa culture, ami de la nature et des chasseurs, il "habite poétiquement le lieu" selon l'expression d'Hölderlin et n'envisage pas d'autre vie. Pourquoi en changerait-il d'ailleurs ? " C'est le jour qui me fait lever et au plus fort de ma colère , je me couche …"

Entretien réalisé avec Joseph Cellet en juin 2002 au cours du tournage du film A la revoyure ! Joseph le Cabanier réalisé par Luc Bazin et Christian Jacquelin en 2003

 

"A la revoyure ! Joseph le Cabanier"
extrait
approx. 3.8Mo
(fichier vidéo WMV)

télécharger l'extrait






Auteurs du dossier : Nadine Vakhnovsky et Christian Jacquelin

 

 

   

Christian Jacquelin

Agnès Rotschi