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La
« Communitas » de Beauduc :
une forme singulière de culture maritime ![]() Dans la partie sud-est de la côte camarguaise, sur
la pointe la plus avancée du delta du Rhône, espace lagunaire
d'étangs, de digues, de terres à peine émergées
et en progression constante sur la mer, il est un village hétéroclite
où les cabanes de bric et de broc côtoient des caravanes,
des autobus, des autocars, des wagons, des abris de chantier :
Beauduc.
Dûment interdites par la loi parce que construites
sans droits ni titres pour une partie sur le domaine public maritime,
ces quelques 400 cabanes (le terme « cabane »
recouvre ici tous les différents types d'occupation) perpétuent
pourtant un mode d'habitat typique et une culture populaire caractéristique,
et, à ce titre, ont toute leur place au sein du patrimoine maritime
lagunaire. Le sel et le poisson
De 1850 à 1950 s'y ajoutent les saliniers. En effet, cette partie sud-est de la basse Camargue est, dès le milieu du XIX e siècle, mise en valeur par l'exploitation salinière. Une nouvelle localité est créée : Salin-de-Giraud. Le site de Beauduc jouxte désormais un vaste réseau d'étangs (aujourd'hui de 15 000 hectares ) affectés à l'exploitation du sel. Cette nouvelle population maritime se livre dans ses moments libres à la chasse et à la pêche sur cet immense territoire lagunaire, peu fréquenté et décrit comme un pays de Cocagne pour tout ce qui est poissons et coquillages. Ces pratiques constituent alors un complément alimentaire non négligeable pour la population ouvrière de Salin. On rencontre aussi à Beauduc les habitants des mas (ouvriers agricoles, manadiers, riziculteurs…) et quelques arlésiens. L'habitat est alors composé de cabanes de pêcheurs et de postes de douaniers, édifiés à partir de bois, d'argile et de roseaux et quelques fois de maçonnerie en pierre pour la façade. Des piquets d'ormeau entrelacés de branches de saule ou de tamaris forment les parois latérales tandis que la sagne (roseau des marais) est employée pour la couverture. Les cabanes sont recouvertes d'un mortier généralement blanchi à la chaux.
Utilisées par des pêcheurs de Saintes-Marie-de-la-Mer, ces cabanes sont essentiellement à usage professionnel jusqu'aux années 1930. Trop éloignées des localités avoisinantes d'où proviennent les pêcheurs, elles ne seront le siège d'activités de loisirs que pour les saliniers et les habitants des quelques mas environnants. Les pêcheurs partagent alors leur art entre la saison des maquereaux l'été, qu'ils capturent à la traîne dans le golfe, et la saison du « bourgin » pour les muges ( Mugil sp. ) et les loups à partir de l'automne, pratiquée sur les plages à l'aide de sennes, filets qui sont déployés autour d'un banc de poissons et tirés depuis la plage. Traditionnellement, dès la fin septembre, en période d'accalmie, plusieurs équipes de pêcheurs s'embarquent pour Beauduc. Une fois arrivés sur les lieux, l'équipage démâte et entrepose le gréement sur la plage. Les pêcheurs effectuent les premiers coups de filet à l'aviron. La cabane se révèle alors indispensable, car durant la mauvaise saison, la pointe de Beauduc est fréquemment battue par des vents violents qui empêchent la navigation,. C'est donc dans ces cabanes que s'abritent les pêcheurs pour y effectuer leur saison de pêche au « bourgin ». A partir des années 1930, l'introduction progressive
du moteur sur les embarcations permet désormais des allers-retours
quotidiens, les cabanes de Beauduc sont délaissées par
les pêcheurs et investies par les saliniers jusqu'à la
guerre, puis démolies par les allemands à la fin de l'Occupation. Un désir particulier de rivage
Toutes les couches de la population camarguaise (avec une dominante populaire) y sont représentées : pêcheurs, ouvriers, commerçants, artisans (saliniers ou arlésiens), habitants des mas (manadiers, riziculteurs,viticulteurs, ouvriers agricoles, etc.), mais seuls les pêcheurs y vivent à l'année.
Qu'ils soient pêcheurs de mer, pêcheurs d'étang ou pêcheurs de tellines, ces petits coquillages bivalves ( Donax trunculus ) qui se pêchent à pied sur les bancs de sable en bordure du littoral camarguais, ils sont véritablement les figures pionnières qui ont investi le site au lendemain de la guerre. Pour la plupart aujourd'hui disparus ou repartis s'établir sur d'autres sites, ils constituent les ancêtres fondateurs, le « panthéon » sur lequel se fonde la mémoire du lieu. Avec eux apparaissent les différentes formes qu'adoptera bientôt la villégiature balnéaire : un habitat constitué à partir de matériaux de récupération. De fait, les cabanons de Beauduc sont construits pour une grande partie à partir de matériaux prélevés sur le milieu – usines, chantiers, etc. – pendant le temps de travail. On trouve aussi, parmi les premiers cabanons, des wagons provenant du « petit train de la Camargue » (dont les différentes lignes seront désaffectées entre 1947 et 1957), mais également des autobus, des autocars et bientôt des caravanes.
Pour stopper la forte expansion de cette villégiature balnéaire qui s'est édifiée en ignorant la légalité sur un espace interdit de toute construction, sans permis et sans autorisation, les services maritimes, la Préfecture, la municipalité d'Arles et « les Cabaniers du Sablon » - association constituée en 1967 – concluent un protocole d'accord qui stipule le maintien en nombre et en contenance des cabanons existants, ceux-ci devant être rasés à la mort de leur propriétaire (ni cession, ni transmission)
L'association des cabaniers est chargée de surveiller le site et de dénoncer les nouvelles installations au service du Port autonome. Cette mission de « délation » sera scrupuleusement respectée, mais non suivie d'effets pour toutes les nouvelles installations. Par ailleurs, l'association « houspille » véritablement ses adhérents de recommandations concernant l'entretien, l'hygiène et l'esthétique de l'habitat. Elle assure également la plantation de végétaux, l'évacuation des ordures ménagères durant la saison estivale et, ponctuellement, l'enlèvement de la ferraille accumulée (véhicules abandonnés, encombrants…)
. Deux nouveaux quartiers se créent : Beauduc-nord et Beauduc-plage. Et si l'association des « Cabaniers du Sablon » ne dénonce plus personne, elle protège néanmoins jalousement le périmètre de ce qui est identifié aujourd'hui comme « le village ». Les constructions se multiplient et en 1995, sur les trois quartiers ainsi définis, on compte 273 occupations fixes et 184 véhicules demeurant à l'année (caravanes, bus, fourgons).
Deux nouvelles associations ont vu le jour. L'une s'est créée en 1988 sur la base d'une pétition, lancée par les plaisanciers-caravaniers de Beauduc, contre la mise en place d'un portique au sud du site destiné à réduire l'afflux estival des campeurs. C'est l' «Association des Plaisanciers de Beauduc » dont la principale revendication est devenue l'occupation saisonnière des lieux (entre mai et octobre).
Durant l'été 1995, la situation de non-droit dans laquelle se trouvent plongés les beauducois est largement médiatisées ; une nouvelle association destinée à soutenir la défense du site se créée. Elle a pour vocation principale de réunir les fonds (provenant essentiellement du monde des arts et spectacles) destinés au combat juridique. Son intitulé indique clairement la dimension de ce combat : « Association de Sauvegarde du Patrimoine de Beauduc ». L'intention est conforme à la notion invoquée : il s'agit bien de pouvoir conserver et transmettre l'héritage d'un groupe, d'une collectivité. Mais quel est donc cet héritage ? Une société contre structure
Cette micro-société hors-la-loi qui s'est
constituée à partir des années 1950, présente
un certain nombre de traits spécifiques dont le plus visible
et le plus étonnant est sans doute son habitat. Un habitat hétérogène,
composé de matériaux de toutes sortes, récupérés
et détournés le plus souvent de leur fonction initiale
(pour servir à d'autres fins, pratiques ou esthétiques,
suivant la fantaisie et le goût de chacun). Simples abris en canisse
ou en maçonnerie, cabanes en isorel, en planches et toile goudronnée,
en rondins ou en tôle, mais aussi des roulottes, des wagons, des
caravanes, des autobus et des autocars aménagés. De l'architecture spontanée, sans architectes, forme d'art brut
en somme qui éblouit, choque ou surprend. Tout est utilisé,
tout est utilisable et certaines constructions font l'effet d'un miroir
grossissant et déformant de notre société industrielle
et de consommation. Mélange d'objets et de matériaux prélevés
dans le milieu – bois flottés, coquillages, végétaux,
engins de pêche – ou récupérés sur les chantiers,
dans les usines, etc. L'habitat ainsi constitué forme le support
et l'expression du rapport des hommes à leur milieu d'origine
– le plus souvent industriel et urbain – au milieu qu'ils font leur
et dont la figure centrale et emblématique est celle du pêcheur.
Cependant, la forme d'organisation sociale qu'abrite et que reflète cet habitat présente elle aussi une originalité, une singularité, moins visible mais plus prégnante encore sur le plan humain. C'est en effet une forme sociale particulière qu'adoptera peu à peu la communauté des cabaniers de Beauduc, celle de la « communitas » au sens développé par l'anthropologue anglais Victor Turner dans son étude sur le phénomène rituel. Il s'agit d'une société en marge, hors-structure, contre-structure, parallèle, informelle, égalitaire, indifférenciée et soumise à l'autorité des aînés, des anciens, à Beauduc de « ceux qui étaient là avant » : les pêcheurs et les premiers cabaniers. Une société de la « débrouille », et dont les caractéristiques, les propriétés, et les attributs sont renforcés par la dimension hors-la-loi de sa présence sur les lieux. Il s'agit d'une autre dimension de la société
dont peuvent rendre compte des notions comme celles de « seuil »,
de « transmission » et de « marge »
et peut-être surtout celle de « liminarité »
(limen = seuil), par laquelle on saisit mieux la marque de l'entrée
dans « quelque chose » d'autre, en devenir. Une
dimension qui s'exprime à travers des thèmes que l'on
rencontre dans les situations liminaires comme celui du dépouillement
(ici par l'absence de confort), de l'anonymat (ce qui explique la difficile
identification des membres de la communitas ), du nivellement
social, de l'absence de propriété (ce qui n'exclut pas
l'appropriation). Enfin une expérience sociale qui offre une
forme de délivrance par rapport au lot quotidien, par le défoulement
et la compensation, proposant un repli, un refuge, parfois un abandon.
Temps du rêve, du mythe et de l'enfance, modèle d'humanité
fondé sur les pouvoirs du faible, espace de liberté où
se déploie une forme originale de relation sociale, de lien social,
d'organisation sociale.
La mauvaise réputation dont a fait l'objet Beauduc dans ses aspects hors-la-loi, en tant que lieu refuge d'individus douteux, mais aussi en tant que lieu anarchique et dangereux va dans le sens que développe Turner à propos du concept de communitas qui se définit de la manière suivante : « la communitas surgit là où la structure n'est pas… (elle) s'introduit par les interstices de la structure, dans la liminarité ; sur les bords de la structure, dans la marginalité ; et par-dessous la structure, dans l'infériorité ». Le territoire particulier : immense étendue désertique, espace mi-solide, mi-liquide, univers en bordure du monde, sur lequel s'ancre cette micro-société renforce dans doute l'expérience vécue de la communitas . L'accès au site, une piste chaotique longue de 12 km, conforte l'impression de confins absolus, de bout du monde. C'est donc en relation étroite avec ce milieu parfois hostile et répulsif (tempêtes hurlantes, eaux recouvrantes, digues ravinées, moustiques) que s'est constitué l'héritage de ce groupe. Un territoire associé à des cheminements
et à un ensemble de pratiques : tous les ingrédients
sont réunis pour former une culture spécifique, pour prétendre
à l'appartenance au patrimoine maritime, sous une forme originale
de la villégiature, ni aristocratique, ni bourgeoise mais éminemment
populaire. Les beauducois invoquent pour leur défense dans leur
mouvement de résistance, la notion de « tradition »
et de « coutumes » locales. Ils puisent et tissent
des liens avec le passé pour légitimer leur existence
et figurer dans le registre des « us et coutumes »
espérant ainsi accéder à la reconnaissance culturelle
au même titre, par exemple, que les fêtes et manifestations
taurines elles aussi parfois controversées et menacées
d'interdiction. Sans doute conviendrait-il mieux de parler de « rituel
profane », car le sens commun place sous ce vocable nombre
de présupposés et de malentendus. Est-il besoin en définitive
que cette expérience de vie en société que tentent
saisonnièrement ou plus, les quelques centaines de beauducois
soit estampillée du sceau « véritable tradition
camarguaise » - si tant est qu'il en existe – pour être
qualifiée de tradition populaire ?
Dans son récit « Camargue », Jean Giono évoque certains artifices du costume de gardian et décrit en les lui opposant la « vraie » vie de gardian où les préoccupations concernant le « paraître » n'interviennent pas. Il termine son récit sur ces mots : « Il y a deux sortes de traditions, les vraies et les fausses traditions, les premières proviennent du besoin de vivre, les secondes du besoin de paraître » et sans aucun doute à Beauduc l'on ne paraît pas, on vit. Vivre à Beauduc suppose des conduites appropriées (et par ailleurs transmissibles). Vivre, ne serait-ce qu'un moment, qu'un fragment de vie à Beauduc, c'est être dans un autre monde, un ailleurs, c'est être autrement. C'est également obéir à des pratiques populaires qui se distinguent radicalement des pratiques élitaires. C'est partager entre autres choses une littérature orale encore forte à travers d'extraordinaires récits de constructions de cabanons ou de parties de pêche… Alors un avenir est-il possible pour cette forme « moderne » de tradition populaire ? Faut-il renoncer à la traiter comme simple valeur culturelle en la taxant de patrimoine, en l'enfermant dans un conservatoire, sous peine de la modifier en profondeur ? Il semble préférable de respecter les choix effectués par les cabaniers eux-mêmes, or ceux sont justement ceux-là qui réclament la « patrimonialisation » de leur existence contestée à travers l'utilisation des notions de coutume et de tradition. Si celle-ci apparaît comme une voie stratégique visant à la renaissance culturelle, elle semble constituer la seule issue de secours pour permettre à cet aspect original et singulier de la culture maritime lagunaire de se perpétuer, si tant est que cette voie de secours lui accorde quelque attention. En effet, si l'architecture aristocratique ou bourgeoise de villégiature balnéaire, qui a fait l'objet de valorisation patrimoniale sur une grande partie du littoral français, est désormais considérée comme partie intégrante du patrimoine architectural et maritime, si en Languedoc-Roussillon, une « barraca de senhill », cabane en roseau des pêcheurs du littoral, a été inscrite à l'inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, Beauduc, certes sans qualité architecturale « reconnue » puisque sans architectes, et sans valeur vernaculaire attestée, mais pourtant tradition vivante de villégiature populaire n'a pas encore retenu l'attention des instances officielles de la protection patrimoniale. Il y eut bien en 1997 un projet de classement au titre de patrimoine vivant, mais la démarche n'a pas abouti. Beauduc aujourd'huiLe 31 novembre 2004, afin d'exécuter la série de jugements prononcés par le tribunal administratif depuis 1995, et confirmés par le Conseil d'Etat, la Préfecture des Bouches-du-Rhône a ordonné la destruction de 17 cabanes, construites sur le Domaine Public Maritime. L'opération est menée par le préfet qui déclare à la presse : « «Ce village est un cloaque à ciel ouvert, une insulte à l'environnement… Dans le tiers-monde, on appelle ça un bidonville.» Lors d'une deuxième opération de destruction menée le 8 avril 2005, trois nouveaux cabanons sont rasés. Durant l'été, sous la pression des autorités une dizaine de cabanons sont détruits par les habitants eux-mêmes. Depuis, la préfecture a proposé aux habitants de Beauduc d'instaurer pour la période estivale des autorisations d'occupation temporaire (AOT). « ‘Le problème, c'est que tout est encore très flou', explique Antoine Herrera, président de l'Association de sauvegarde du patrimoine de Beauduc'. ‘Même si certains s'accrochent à cette solution, on ne comprend pas : on nous chasse parce qu'on est dans l'illégalité, puis on nous propose de nous réinstaller là provisoirement avec des caravanes.' En attendant que la situation se clarifie, les gendarmes, eux, continuent à dresser des procès-verbaux ». ( 20 Minutes – Grand Marseille , 27 mai 2005).
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