
VI : Les vies successives d'une embarcationUne naissance extraordinaire, une vie mouvementée et une renaissance miraculeuse : l'histoire de Notre-Dame de Consolation est une véritable épopée. Cette barque qui a traversé le 20 ème siècle pour être aujourd'hui l'un des derniers sardinals de la côte peut être considérée comme un symbole de l'identité catalane mais aussi comme l'exemple d'une restauration amateur réussie ; de celle qui exige des savoir-faire, du temps et surtout un investissement et une passion de tous les jours.
« Fes me une barque, la mes grossa »Tout commence lorsqu'en 1912 Le Moïse , parti à la pêche, fait naufrage au large de La Franqui ; Le patron de la barque, Michel Aloujes dit Cartarole, et l'équipage regagnent la côte à la nage et s'en sortent sains et saufs. Après s'en être allé rendre grâce à Notre-Dame de Consolation, la sainte patronne des pêcheurs de Collioure, Michel Aloujes se rendit au chantier Ferrer et demanda au maître charpentier : « Fes me une barque, la mes grossa » (Fais-moi une barque, la plus grosse). Cette barque, achevée en 1913, il l'a fit baptiser Notre-Dame de Consolation en hommage à la sainte patronne. Au milieu des Jean-Jacques Rousseau , Egalité et autres Fraternité , la plus grande barque du village ne manqua pas d'attirer l'attention. Malgré de nombreux propriétaires successifs, plus jamais elle ne changea de nom… fait rare pour un bateau de cet âge.
Une vie tumultueuseUne fois l'équipage du Moïse reformé, Notre-Dame de Consolation prit la mer pour entamer une grande carrière en tant que bateau de pêche. Naviguant à la voile et armée pour la pêche au filet dérivant et la pêche au bœuf , elle suivit progressivement l'évolution des techniques. En 1924, la barque fut équipée d'un moteur à essence Castillo, en partie financé par le mareyeur qui s'assura ainsi la coopération du pêcheur, et cédée l'année suivante à Emile, le fils de Michel Aloujes. Au début des années 1940, Notre-Dame de Consolation fut armée pour la pêche au lamparo . Après un bref séjour à Sète, la barque fut réquisitionnée en 1942 pour les Chantiers de jeunesse à Banyuls sur mer. Devenue bien de la Marine Nationale pour un temps, elle passa sous l'autorité de l'Education Nationale à la Libération lorsque tous les biens des Chantiers en firent de même. Le Rectorat, ne sachant qu'en faire, la laissa plus ou moins à l'abandon, et ce fut un pêcheur, Pierre Legrand, qui manifestant son intérêt se la fit donner en dédommagement de guerre au terme d'un contrat pour le moins original : une partie de la pêche devait ravitailler en priorité les écoles et la barque était mise à disposition des instituteurs et élèves une fois par mois. Les propriétaires et les ports d'attache se succédèrent ensuite. Mal entretenue, elle termina sa carrière en 1985 à Agde, désarmée et faisant office de ponton devant la cathédrale.
La rencontreMichel Juncy, René Contes et Jacques Portes, passionnés de barques traditionnelles à voile latine, naviguaient à Argelès-sur-Mer où ils avaient notamment en gestion une barque catalane construite à Sète, le Saint-Pierre . Avec quelques restaurations à leur actif et une expérience de la navigation acquise auprès de Clovis Aloujes, ils se mirent en quête d'une barque à restaurer. Ils ne voulaient pas n'importe quelle barque. Ils voulaient une grande barque, une vraie barque, une catalane de la côte Vermeille. Ils écumèrent les ports pendant plusieurs mois. Et un soir de 1987, à Agde, après un repas bien arrosé, une grande barque amarrée dans l'Hérault attira leur attention. Après un rapide examen et la découverte du nom du bateau, Notre-Dame de Consolation , le doute n'était plus permis, « C'est un bateau de chez nous ça ! ». Malgré une étrave trop sortante et un pavois ouvert qui dénaturaient ses formes d'origine et le fait qu'elle « ne ressemblait à rien », les trois amis avaient fait leur choix. La barque appartenait à un pêcheur agathois. La négociation fut rude, et n'aboutit qu'en 1988.
Une restauration de longue haleineLe bateau fut remorqué et rapatrié à Canet-en-Roussillon. Son état était plus que menaçant et il manquait de prendre l'eau à tout instant, mais les nouveaux propriétaires firent le trajet à bord, y passant leur première nuit. C'est dans l'atelier de René Contes, menuisier, que les trois amis restaurèrent la barque, quatre ans durant, y consacrant tout leur temps, beaucoup d'argent et leur énergie. René Contes possédait les machines et le savoir-faire, Jacques Portes, l'argent pour l'achat des matériaux, et Michel Juncy donna beaucoup de son temps et fit profiter de son réseau relationnel pour donner le coup de main ou prêter du matériel.
A mesure que les travaux avançaient, l'ampleur de la tache ne cessait de croître et le doute saisissait régulièrement les propriétaires. « Pont défoncé, barrots pourris, varangues brisées, étrave à changer, étambot fendu, jambettes et pavois à refaire entièrement, bordées douteux… ». Quand enfin la barque fut prête, la sortir de l'atelier ne se fit pas sans mal car pendant les quatre ans qu'avait duré le chantier, le village avait changé…et elle ne passait plus dans les rues ! Plus d'un laurier-fleur dut être coupé, et replanté, afin que la belle catalane puisse enfin regagner la Méditerranée. A peine la peinture du pont était-elle sèche, que Notre-Dame de Consolation participait au rassemblement de Brest 92 où elle remporta le 4 ème prix au concours « Bateaux des côtes de France ».
Notre-Dame de Consolation aujourd'huiLe 21 mai 1992, la barque fut classée au titre des Monuments Historiques. Elle participa régulièrement aux rassemblements et fêtes de la mer en France et en Espagne et retourna à Brest par la route en 1996. Elle fut considérée comme l'une des plus belles réussites de restauration amateur et un symbole vivant de l'identité catalane et du renouveau de la voile latine, sans pour autant que le travail de ses propriétaires fut soutenu ou encouragé. En 2002, après dix ans rythmés par ces rassemblements, les trois amis, fatigués, mirent leur bateau en vente. Décision difficile…qu'aucun ne prit de gaieté de cœur. Rapidement, un acheteur espagnol se déclara intéressé. La création de la Mission Patrimoine Maritime au Conseil Général des Pyrénées-Orientales impulsa un nouveau dynamisme à l'intérêt pour le patrimoine maritime et apporta soutien et reconnaissance au travail mené par Michel, René et Jacques. Une convention fut signée entre le Conseil Général et le trio organisé en association, et en 2005 la DRAC CRMH apporta son soutien financier à des travaux de restauration de la barque.
Riche de près de cent ans d'histoire, Notre-Dame de Consolation est devenue emblématique du patrimoine maritime catalan. La barque, d'après Michel Juncy, n'est pas seulement le plus beau bateau de la côte, elle possède « une aura ». Les nombreuses manifestations auxquelles elle participe régulièrement permettent aujourd'hui de faire ressurgir régulièrement des morceaux de son histoire. Ainsi, il y a deux ans, la fille de Michel Aloujes a restitué au bateau la boussole que son père, le premier propriétaire, utilisait pour la navigation. C'était alors le bien le plus précieux pour le patron qui en prenait le plus grand soin. Il était le seul à la manipuler, la déposant tous les soirs sur le buffet de la salle à manger avec interdiction pour quiconque d'y toucher. L'équipage d'après-guerre a pu être retrouvé grâce au mousse de l'époque, M.Centelles, et le 18 juin 2005, à Banyuls sur Mer, matelot, mousse, mécano et fougate sont remontés à bord de la barque pour une sortie en mer riche en émotions. Ces retrouvailles ont été l'occasion de raviver plus d'un souvenir et il est prévu de reconstituer prochainement avec ce même équipage une pêche au lamparo .
(Entretien réalisé avec Michel Juncy et Samuel Villevieille en Juillet 2005) |
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